Les Championnats d’Europe d’escrime se tiennent à Antony du 16 au 21 juin 2026, au complexe sportif Éric-Tabarly, dans le quartier du Noyer-Doré. La ville a été désignée ville hôte en janvier 2026, dans des délais inhabituellement courts.
La raison de cette précipitation mérite d’être rappelée. La compétition était initialement attribuée à Tallinn, capitale de l’Estonie. Les autorités estoniennes ont naturellement refusé d’accueillir des athlètes russes, jugeant leur présence incompatible avec la situation de guerre que fait subir le régime de Vladimir Poutine à l’Ukraine et avec les menaces que ce même régime fait peser sur plusieurs pays européens, dont les États baltes.
La Fédération internationale d’escrime (FIE) a estimé que ces restrictions rendaient l’organisation impossible et a retiré l’événement à Tallinn. La Fédération française d’escrime a alors déposé une candidature de substitution. Le comité exécutif de la FIE l’a retenue, et Antony s’est retrouvée ville hôte, qu’elle le veuille ou non.
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Une compétition héritée deTallinn
L’Estonie a fait un choix que la France n’a pas osé faire
Il faut s’arrêter un instant sur ce que représente le refus estonien. L’Estonie est un pays frontalier de la Russie, membre de l’Union européenne et de l’OTAN, qui vit sous la menace directe d’un régime qui mène une guerre d’agression depuis 2022 et qui l’a précédée en 2014 par l’occupation de la Crimée.
Pour Tallinn, accueillir des athlètes russes alors que les bombardements russes continuent de frapper des cibles civiles en Ukraine n’était pas envisageable. C’est un choix de dignité politique, assumé publiquement, au prix de la perte de l’organisation d’un grand événement sportif international.
La France, elle, a choisi de récupérer l’événement. Ce choix appartient à la Fédération française d’escrime, pas à la Ville d’Antony. Mais on peut s’interroger sur l’enthousiasme avec lequel la municipalité l’a accueilli.
Ce que la mairie a célébré sans expliquer
Dans le dernier numéro daté de juin 2026 du journal municipal, Vivre à Antony, la maire de la ville, Aude Nodé-Langlois, s’est félicitée de l’accueil de cette compétition dans sa ville. L’événement y est présenté comme un motif de fierté, une occasion de rayonnement pour Antony à l’échelle européenne.
Ce qui est absent de cette communication est au moins aussi important que ce qui y figure. Aucune explication sur les raisons pour lesquelles la compétition a quitté Tallinn, présentée comme s’étant « désistée », alors que c’est la FIE qui lui a retiré l’organisation. Aucune évocation de la présence d’athlètes affiliés aux structures militaires et sécuritaires russes dans la délégation dite « neutre ».
Un silence qui interroge
On peut comprendre qu’une municipalité veuille valoriser l’accueil d’un événement sportif d’ampleur. On comprend moins bien qu’elle le fasse sans la moindre mise en perspective, à quelques jours d’une compétition qui suscite une contestation documentée, portée notamment par deux membres du conseil municipal eux-mêmes.
Dans le même numéro du journal municipal, le groupe d’opposition de gauche Antony en Partage publiait une tribune titrée « Pendant que l’Europe débat, l’Ukraine enterre ses morts ». Les élu·es y rappelaient que voir des tireur·euses russes défiler à Antony sous bannière prétendument neutre « ne peut être considéré comme anodin ».
Deux lectures du même événement, dans les mêmes pages. L’une festive et sans questions, l’autre ancrée dans la réalité du monde.
Des athlètes de l’armée russe sous drapeau « neutre »
La FIE autorise depuis mars 2023 la participation d’athlètes russes et biélorusses sous le statut d’« athlètes individuels neutres » (AIN). Ni drapeau national, ni hymne. Une neutralité de façade, contestée par de nombreux États et par une partie du mouvement sportif international.
Ce qui rend la situation particulièrement difficile à accepter à Antony, c’est la nature même de plusieurs de ces athlètes. Selon les données disponibles sur le site de la FIE elle-même, huit des vingt-huit escrimeur·euses russes participant à la compétition sont affilié·es au CSKA, le club sportif de l’armée russe, ou au Dynamo, club rattaché au FSB, successeur du KGB. Parmi eux et elles, plusieurs ont pour profession déclarée « Armed Forces Athlete ».
Une règle qui ne semble pas s’appliquer
La règle édictée par la FIE est pourtant claire : les athlètes sous contrat avec l’armée russe ou biélorusse, ou avec des agences de sécurité nationale, ne peuvent pas concourir.
Comment concilier cette règle avec la présence de compétiteur·rices dont l’affiliation militaire est publiquement documentée sur le propre site de la fédération internationale ? La réponse devrait figurer sur le site officiel des championnats. Elle n’y figure pas. La liste définitive des participant·es n’est pas publiée à quelques jours de l’ouverture de la compétition. Difficile de ne pas s’en étonner.
L’association Pour l’Ukraine, qui documente depuis 2023 ce qu’elle nomme la « sportokratura », a publié un communiqué le 15 juin 2026 pour dénoncer cette situation. Elle rappelle qu’une enquête conduite en 2023, reprise par Le Monde et L’Équipe, avait établi que plus de 80 % des médaillé·es russes des Jeux de Tokyo étaient militaires de carrière ou avaient publiquement soutenu l’invasion de l’Ukraine.
La sportokratura, ou le sport comme arme politique
Le concept de sportokratura a été analysé en détail par André Klarsfeld dans un article publié le 31 mai 2026 sur Desk Russie, média de référence sur la Russie contemporaine. Il désigne le système par lequel Vladimir Poutine a fait du sport un instrument de pouvoir intérieur et d’influence extérieure.
Ce système ne date pas de 2022. Il s’est construit sur des décennies, avec la nomination d’anciens sportifs à des postes politiques, le contrôle des fédérations russes par des oligarques proches du régime, et la mise en scène du président lui-même comme judoka, hockeyeur ou cavalier. Le sport n’est pas séparé du régime russe : il en est une composante.
Plus de 650 athlètes ukrainien·nes tué·es
Pendant que cette mécanique se déploie sur les pistes d’Antony, une réalité s’impose. Selon le Comité olympique ukrainien, plus de 650 athlètes ukrainien·nes de haut niveau ont perdu la vie depuis le début de la guerre, la plupart en combattant pour défendre leur pays.
Ces chiffres ne sont pas abstraits. Ils représentent des vies interrompues, des carrières sportives anéanties, des familles détruites par une guerre que le régime représenté – même sous bannière neutre – par certains des compétiteur·rices présent·es à Antony continue de mener.
La tribune d’Antony en Partage le formulait sans détour : « L’Histoire juge sévèrement les silences de confort. »
Une contestation locale qui méritait une réponse
Des élus avait demandés à la maire qu’aucun représentant officiel de la municipalité ne participe aux cérémonies protocolaires liées à la compétition. Un geste symbolique, pour affirmer qu’Antony ne banalise pas la présence d’athlètes d’un régime en guerre contre ses voisins européens. Aucune réponse n’a été apportée.
On ne reproche pas à Antony d’avoir des équipements sportifs de qualité. Ce qui est en cause, c’est l’incapacité, ou le refus, d’assumer publiquement la dimension politique d’une décision qui en est chargée.
L’Estonie a dit non. Elle a perdu la compétition et gagné en dignité. Antony accueille, sans débat et sans liste de participants publiée, ce que Tallinn a eu le courage de refuser.





